La violence conjugale peut être présente dans les relations hétérosexuelles ou chez les couples de même sexe, mais, compte tenu du déséquilibre de pouvoir dans la société en général, la majorité des victimes sont des femmes et la majorité des agresseurs sont des hommes. La violence est donc généralement considérée comme une forme de violence faite aux femmes. De ce fait, nous avons très peu de données sur la violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+, malgré quelques avancées récentes dans le domaine. Ce manque de données est particulièrement criant dans le cas des relations bisexuelles, trans et bispirituelles.

Certaines recherches suggèrent tout de même que la violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+ pourrait être aussi sinon plus présente que dans les couples hétérosexuels et cisgenres[1]. Cette violence serait toutefois peu signalée ou rapportée en raison de nombreux obstacles comme la discrimination, la honte, l’isolement, la peur d’être revictimisé par la police, le processus judiciaire ou les fournisseurs de services. Ces recherches sur la violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+ sont cependant récentes et diffèrent dans la méthodologie habituelle ce qui apporte une certaine confusion dans les résultats et les conclusions.

Comme la violence conjugale est principalement présentée comme un enjeu exclusif aux couples hétérosexuels et cisgenres, il y a plusieurs mythes et préjugés au sujet de la violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+. Pour s’attaquer à cette violence en particulier, il faut d’abord déboulonner ces mythes et préjugés.

Mythes et préjugés

  • Les femmes sont rarement violentes. Si les femmes sont violentes, elles ne le sont pas autant que les hommes.
  • Deux femmes ou deux hommes dans une relation sont nécessairement des partenaires égaux.
  • La force physique et la taille détermine toujours qui est le plus susceptible d’être violent dans une relation.
  • Le genre et les rôles genrés déterminent qui a le potentiel d’être violent dans une relation
  • C’est plus facile pour les victimes 2SLGBTQIA+ de quitter une relation violente que pour les victimes hétérosexuelles et cisgenres.
  • Les hommes victimes de violence conjugale ont accès aux ressources pour les femmes
  • La violence conjugale chez les personnes trans ressemble plus à la violence conjugale dans les couples hétérosexuels et cisgenres.
  • Parler de violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+ alimente les préjugés et la discrimination contre cette communauté
  • Les minorités sexuelles et de genre sont moins vulnérables à la violence conjugale
  • La violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+ est exactement la même que celle vécue dans les couples hétérosexuels et cisgenres.

Différences entre la violence conjugale dans les relations hétérosexuelles et dans les relations 2SLGBTQIA+

Comme dans les couples hétérosexuels et cisgenres, la violence conjugale dans les couples de la communauté 2SLGBTQIA+ est la prise de pouvoir et de contrôle d’un partenaire sur l’autre. Cependant, la société homophobe, transphobe, biphobe et hétérosexiste a une influence sur le contexte de la violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+. Prétendre le contraire contribue à l’invisibilisation des identités et des expériences 2SLGBTQIA+.

La théorie du stress minoritaire postule que s’identifier à une identité marginalisée apporte une expérience unique du stress interne et externe lié à cette identité (Meyer, 2003). Ce stress peut mener à une vulnérabilité accrue tant d’être victime de violence que d’être l’auteur de la violence. La violence conjugale dans les relations 2SLGBTQIA+ est influencée par le contexte de discrimination homophobe, transphobe, biphobe et hétérosexiste et souvent centrée autour de l’identité sexuelle et de genre. La recherche de Balsam (2005) suggère que lorsque cette discrimination est internalisée, les individus développent des relations malsaines. La recherche sur les relations hétérosexuelles suggère que les relations malsaines mènent souvent à de la violence conjugale.

Exemples de violence conjugale dans les relations 2SLGBTQIA+ :

  • Forcer ou empêcher son ou sa partenaire de dévoiler son identité de genre, son orientation sexuelle ou sa séropositivité
  • Utiliser des insultes comme « tapette », « pédé » ou « gouine » pour humilier, ridiculiser et dénigrer son ou sa partenaire
  • Isoler son ou sa partenaire ou l’empêcher de demander de l’aide en lui disant qu’il ou elle sera discriminée à cause de son identité de genre ou de son orientation sexuelle
  • Ne pas reconnaître la bisexualité de son ou sa partenaire comme minorité sexuelle
  • Dire que la bisexualité de son ou sa partenaire n’est qu’une réaction à l’homophobie qui l’empêche de se déclarer gai ou lesbienne
  • Ne pas utiliser le prénom ou les pronoms choisis par son ou sa partenaire
  • Toucher sans consentement les parties du corps traditionnellement genrées (poitrines, parties génitales, etc.) de son ou sa partenaire trans
  • Dire à son ou sa partenaire trans qu’elle n’est pas une « vraie » femme ou un « vrai » homme
  • Refuser que son ou sa partenaire trans ait accès à des services médicaux
  • Cacher les accessoires (vêtements, maquillage, bijoux, médicaments, etc.) qui permettent à une personne trans d’exprimer son identité de genre
  • Transmettre délibérément le VIH ou une ITS (infection transmissible sexuellement) à son ou sa partenaire ou lui refuser le droit à des relations sexuelles sécuritaires
  • Isoler son ou sa partenaire séropositive en insistant qu’il ou elle pose un danger pour son entourage
  • Empêcher son ou sa partenaire atteint du VIH d’avoir accès à ses médicaments

La violence conjugale dans la communauté 2SLGBTQIA+

  • Les personnes 2SLGBTQIA+ sont aussi, sinon plus, susceptibles de vivre de la violence conjugale comparé aux personnes hétérosexuelles (Langenderfer-Magruder et al., 2016)
  • Selon Statistique Canada, les femmes qui s’identifient comme lesbiennes ou bisexuelles rapportent plus de violence de la part d’un partenaire ou d’un ex-partenaire dans les 5 dernière années que les femmes s’identifiant comme hétérosexuelles (20.8% vs 6.1%) (Sinha, 2013).
  • Les lesbiennes rapportent d’avantage de violence psychologique contre une partenaire au cours de leur vie (Balsam et al., 2005).
  • L’impossibilité de demander des relations sexuelles sécuritaires peut mener à un taux plus élevé d’ITS et de VIH chez les homosexuels qui ont vécu de la violence conjugale. Heintz & Melendez (2006) ont démontré que les hommes homosexuels qui ont vécu de la violence conjugale sont de 50% à 60% plus susceptibles d’être séropositifs que les hommes homosexuels qui n’ont jamais vécu de violence conjugale.
  • Les personnes bisexuelles rapportent un plus haut taux de violence sexuelle entre partenaires que les personnes homosexuelles (Balsam et al., 2005).
  • Les personnes bisexuelles sont plus susceptibles de vivre de la violence conjugale et de vivre des conséquences sévères suite à cette violence. Un peu plus du quart (28.8%) des personnes bisexuelles qui ont vécu de la violence conjugale physique ou sexuelle ont rapporté avoir souffert de blessures physiques comme résultat direct de cette violence comparativement à 15.5% des gais et lesbiennes (Barrett & St. Pierre, 2013).
  • Les personnes trans sont significativement plus nombreuses à vivre de la violence conjugale que les personnes cisgenre (Langenderfer-Magruder et al., 2016).
  • Les personnes trans et non-binaires racisées sont 2 fois plus susceptibles de faire face à de la discrimination dans l’accès aux services en violence conjugale par rapport aux personnes trans ou non-binaires blanches (Seelman, 2015).
  • Les personnes qui s’identifient comme queer rapportent les plus haut taux d’insultes liées à l’identité (48.6%), suivis par les personnes bisexuelles (48%), les lesbiennes (35.3%) et les homosexuels (26%) (Woulfe & Goodman, 2018).
  • Taylor (2009) suggère que les autochtones de la communauté LGBTQ2S+ et bispirituelles présentent un taux plus élevé de VIH que allochtones. Dans une étude de 2006 sur les besoins des personnes trans et bispirituelles au Manitoba, 15.3% des participants autochtones ont rapporté être séropositifs (comparativement 4% ches les autochtones) et 7% ont dit ignorer s’ils étaient porteurs du VIH.
  • D’un échantillon de 24 personnes LGBTQ2S+ à Winnipeg, 79% ont déclaré avoir vécu de la violence conjugale dans une relation homosexuelle (Ristock et al., 2010).

Obstacles dans l’accès aux services

Que ce soit une perception ou une observation basée sur les pratiques actuelles des fournisseurs de services, les personnes 2SLGBTQIA+ ne se sentent pas la bienvenue parce qu’elles ne correspondent pas aux normes hétéronormatives et cisgenres. La marginalisation et la discrimination continuent d’être des obstacles majeurs dans l’accès aux services disponibles pour les personnes 2SLGBTQIA+. Par exemple, 21% des personnes trans de l’Ontario ont évité d’aller à l’urgence spécifiquement parce qu’elles sont trans (Bauer et al., 2014).

Les perceptions ou observations des pratiques actuelles des fournisseurs de services incluent :

  • Un manque de compétences culturelles. Les personnes queer et trans craignent qu’avant d’avoir accès aux services, elles devront éduquer les intervenants sur leur identité et leur corps.
  • Peu ou aucune mention des personnes 2SLGBTQIA+ dans les outils de sensibilisation sur la violence conjugale. L’absence de symboles 2SLGBTQIA+ (drapeau de la fierté, drapeau trans, etc.) et de langage neutre ou épicène peut donner l’impression que les personnes 2SLGBTQIA+ ne sont pas les bienvenues ou que les services en violence conjugale ne sont pas pour elles.
  • Un langage genré et sexiste. Le refus d’utiliser les pronoms choisis ou la pratique de penser que l’agresseur est toujours du sexe opposé peut rappeler des expériences traumatisantes ou une agression d’un partenaire intime. Parce que les communautés LGBTQ2S+ sont souvent petites et que la réputation des fournisseurs de services circule rapidement, une seule expérience négative peut dissuader d’autres personnes de la communauté d’utiliser ces services.
  • Le refus d’offrir des services en raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre. Refuser l’accès à une maison d’hébergement pour femmes à une femmes trans parce que les femmes cisgenres pourrait se sentir inconfortables démontre qu’on priorise les femmes cisgenres et qu’on ignore les points communs de toutes ces femmes comme victimes et survivantes.

[1] Désigne les personnes dont l’identité de genre correspond à leur sexe de naissance.

Traduction et adaptation en français par Action ontarienne contre la violence faite aux femmes (AOcVF) d’un document produit en anglais par le Centre canadien pour la diversité des genres et de la sexualité (CCDGS). Pour plus d’informations, consulter le site du projet sur la violence entre partenaires intimes du CCDGS : http://ccgsd-ccdgs.org/ipv-resources/

Références:

Balsam K.F., & Syzmanski, D.M. (2005). Relationship quality and domestic violence in women’s same-sex relationships: The role of minority stress. Psychology of Women Quarterly, 29, 258-269.

Barret, B.J., & St. Pierre, M. (2013). Intimate partner violence reported by lesbian-, gay-, and bisexual-identified individuals living in Canada: an exploration of within-group variants. Journal of Gay & Lesbian Social Services, 25(1), 1-23.

Bauer, G.R., Scheim, A.L., Deutsch M.B., Massarella, C. (2014). Reported emergency department avoidance, use, and experiences of transgender persons in Ontario, Canada: Results from a respondent-driven sampling survey. Annals of Emergency Medicine, 63(6), 713-720.

Heintz, A.J., & Melendez, R.M. (2006). Intimate partner violence and HIV/STD risk among lesbian, gay, bisexual, and transgender individuals. Journal of Interpersonal Violence, 21(2), 193-208.

Langenderfer-Magruder, L., Whitfield, D.L., Walls, N.E., Kattari, S.K., Ramos, D. (2016). Experiences of intimate partner violence and subsequent police reporting among lesbian, gay, bisexual, transgender, and queer adults in Colorado: Comparing rates of cisgender and transgender victimization. Journal of Interpersonal Violence, 31(5), 855-871.

Meyer, I.H. (2003). Prejudice, social stress, and mental health in lesbian, gay, and bisexual populations: Conceptual issues and research evidence. Psychological Bulletin, 129, 674-697.

Seelman, K.L. (2015). Unequal treatment of transgender individuals in domestic violence and rape crisis programs. Journal of Social Service Research, 41, 307-325.

Sinha, M. (2013). Measuring violence against women: Statistical trends (Juristat No. 85-002-X) (p.120). Canadian Centre for Justice Statistics: Statistics Canada.

Ristock, J., Zoccole, A., & Passante, L. (2010). Aboriginal two-spirit and LGBTQ migration, mobility, and health research project: Winnipeg final report.

Taylor, C.G. (2009). Health and safety issues for aboriginal transgender/two-spirit people in Manitoba. Canadian Journal of Aboriginal Community-Based HIV/AIDS Research, 2, 63-84.

Woulfe, J.M., & Goodman, L.A. (2018). Identity abuse as a tactic of violence in LGBTQ communities: Initial validation of the identity abuse measure. Journal of Interpersonal Violence, 1-21.