Questions difficiles

Il y a trente ans, la violence faite aux femmes était encore considérée comme un problème familial privé; elle ne regardait personne d’autre et la collectivité n’avait certainement pas à s’en occuper. Aujourd’hui, il n’est plus acceptable de ne pas intervenir ou de ne rien faire quand une femme est victime de violence.

Il est possible, toutefois, que vous soyez confronté-e à une certaine résistance, des mythes, des doutes, des commentaires négatifs ou des questions dérangeantes lorsque vous travaillerez avec les membres de votre collectivité. La section suivante peut vous aider à vous préparer.

Q. Mais… l’égalité des femmes est acquise aujourd’hui, n’est-ce pas?

R. Bien que les lois et les politiques sociales aient été modifiées en vue d’atténuer l’inégalité entre les femmes et les hommes, les stéréotypes de genre subsistent, génération après génération, en raison des messages au sujet des hommes et des femmes que nous transmettons à nos enfants. Ces messages sont relayés par les chansons, les publicités, les films, la télévision, les jeux vidéos, ainsi que par les paroles des adultes qui les entourent et les influencent.

Au fil de l’histoire, les hommes ont en général détenu la majorité du pouvoir de décision dans notre société; même si les rôles sexuels ont évolué au cours des trente dernières années, le pouvoir et le contrôle demeurent encore majoritairement entre les mains des hommes. On peut citer pour exemples : la sous représentation des femmes dans les partis politiques; le fait que la responsabilité des soins aux enfants incombe encore principalement aux femmes, ainsi que le travail au foyer non rémunéré; les salaires des femmes inférieurs à ceux des hommes (70 cents pour chaque dollar gagné par leurs homologues masculins), et le nombre inférieur de femmes occupant des postes cadres dans les entreprises.

Les jeunes garçons et les hommes ont souvent davantage de possibilités, de pouvoir et de privilèges, que ce soit dans le monde scolaire, sportif ou professionnel, le système de justice pénale ou dans leurs relations intimes. Certains croient que les hommes sont supérieurs aux femmes à tous les niveaux (intellectuel, social, financier, parental) et qu’ils ont donc le droit – ou du moins la prérogative méritée – d’adopter un comportement violent et dominant pour atteindre et conserver leur position d’autorité et de prestige. L’oppression est appuyée par le statut privilégié associé au genre, à la race, à la religion, à la classe sociale, à l’orientation sexuelle, à l’âge et à l’aptitude physique.

Pour mettre un terme à la violence faite aux femmes, toutes les femmes doivent devenir les égales des hommes et être appréciées et respectées de la même façon par la société.

Comment appuyer la discussion :

Chaque collectivité peut avoir des indicateurs différents de l’égalité ou de l’inégalité entre les genres. Pour lancer la discussion, vous pouvez demander aux participantes et aux participants de réfléchir à des éléments spécifiques à votre collectivité, par exemple :

  • l’importance des sports féminins par rapport aux sports masculins;
  • le nombre de femmes leaders de groupes confessionnels;
  • le nombre de femmes à la tête des entreprises, des établissements scolaires, de l’institution judiciaire ou politique, ou occupant d’autres postes de décision dans votre collectivité;
  • le niveau d’autonomie financière des femmes par rapport à celui des hommes (nombre de femmes vivant dans la pauvreté, etc.);
  • dans les réserves, la perte des droits de propriété par la femme autochtone quand le couple se sépare.

Vous pouvez ensuite demander au groupe de réfléchir à la manière dont chacun perpétue peut-être l’inégalité, puis à la façon dont chacun peut au contraire favoriser l’égalité dans sa propre vie.

Q. Les femmes sont aussi violentes que les hommes, n’est-ce pas?

R. S’il est vrai que certains hommes subissent des actes de violence de la part de leurs partenaires, l’immense majorité des victimes sont des femmes.

Selon l’enquête 2006 de Statistique Canada, La violence familiale au Canada : un profil statistique :

    • En 2004, près de 28 000 affaires de violence conjugale ont été signalées à la police, dont 84 % avaient fait des victimes de sexe féminin et 16 %, des victimes de sexe masculin. Les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de déclarer avoir été la cible de 10 incidents de violence conjugale ou plus (page 11).
    • Sur une période de 10 ans, les rapports de police indiquent que les hommes sont beaucoup plus susceptibles que les femmes d’être les auteurs dans les affaires de violence conjugale connues de la police. Ils sont aussi beaucoup plus susceptibles d’agresser leur conjointe à maintes reprises (pages 13-14) :
  • Incidents uniques – 86 % d’hommes contre 14 % de femmes
  • Récidives – 94 % d’hommes contre 6 % de femmes
  • Incidents chroniques – 97 % d’hommes contre 3 % de femmes.
  • Les femmes sont deux fois plus susceptibles que les hommes d’être blessées par suite de la violence conjugale (page 23).

De manière générale, les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’être victimes de formes de violence plus graves. Dans son enquête de 2005, La violence familiale au Canada : un profil statistique, Statistique Canada révélait que les hommes et les femmes étaient victimes de formes de violence conjugale très différentes, et que les répercussions de la violence étaient plus graves pour les femmes que pour les hommes (page 13). L’enquête montrait notamment les faits suivants :

  • Les femmes victimes de violence conjugale sont deux fois plus susceptibles d’être blessées que les hommes.
  • Les femmes sont aussi trois fois plus susceptibles que les hommes de craindre pour leur vie, et deux fois plus susceptibles d’être la cible de plus de 10 incidents de violence conjugale.
  • Les femmes sont trois fois plus susceptibles d’interrompre leurs activités quotidiennes à cause de la violence.
  • Les femmes sont sexuellement agressées par leurs partenaires, ce qui n’est pas le cas pour les hommes.
  • Les femmes victimes de violence au sein d’une relation ont déclaré que la gravité ou la fréquence de la violence avait augmenté après leur séparation, ce qui n’est pas le cas pour les hommes.

Ces données étayent la notion que la violence conjugale envers les femmes est souvent une question de pouvoir et de contrôle; quand une femme met fin à la relation, l’homme sent que son emprise sur sa partenaire est menacée et, par conséquent, la violence envers la femme s’intensifie (page 17).

Le même rapport indique que les actes de violence les plus graves dont les hommes déclaraient avoir été victimes consistaient à avoir été poussés, bousculés ou giflés (34 %), ou avoir reçu des coups de pied, avoir été mordus, frappés ou cognés avec un objet (34 %).

Vous pouvez obtenir une copie de ces rapports en ligne aux adresses suivantes : http://www.statcan.ca/francais/freepub/85-224-XIF/free_f.htm (2005) et http://www.statcan.ca/francais/freepub/85-224-XIF/85-224-XIF2006000.pdf (2006).

Dans son rapport annuel de 2005, le Comité d’étude sur les décès dus à la violence familiale indique que, sur les 100 cas étudiés entre 2002 et 2005, les femmes étaient victimes dans 93 % des cas et les hommes, dans 7 % des cas. Les hommes étaient les agresseurs dans 94 % des cas, contre 6 % pour les femmes. Le rapport précise que « les décès dus à la violence familiale ne sont pas des événements exempts de discrimination ».

Comment appuyer la discussion :

Les personnes qui posent ce type de questions le font pour diverses raisons; leur intention peut être innocente (chez celles et ceux qui n’ont pas eu accès à une information pertinente et exacte sur la violence faite aux femmes); mais elle peut aussi être plus hostile (avec l’idée de rejeter la responsabilité de la violence sur les femmes). Les hommes violents parviennent parfois à convaincre leurs proches que leur partenaire est aussi violente. Vous rappeler que les hommes agresseurs ont tendance à se présenter comme des victimes. C’est même un signe avertisseur de violence (pour en savoir plus, consulter la carte de sécurité Signes avertisseurs permettant d’identifier et d’aider les femmes qui risquent de devenir victimes de violence. Vous rappeler également que l’intention de la personne qui pose la question a moins d’importance que les effets possibles de la discussion qui s’ensuit sur les autres.

Essayer d’amener les idées suivantes dans la discussion, tout en préservant un climat respectueux et sécuritaire :

  • La violence faite aux femmes est un problème très complexe qui exige un ensemble complexe de stratégies, de réponses et de solutions pour assurer la sécurité des femmes – l’idée que la violence serait subie de la même manière par les femmes et les hommes ne change rien à la nécessité ni à l’importance de la prévention de la violence faite aux femmes.
  • Accepter la notion que les hommes et les femmes sont égaux devant la violence, minimise l’expérience vécue par les femmes violentées et contredit les statistiques.
  • Souligner qu’il est essentiel de pouvoir offrir un lieu sécuritaire aux femmes victimes de violence, et que c’est leur priorité d’en trouver un.
  • Demander à chaque membre du groupe de veiller à l’impact de son ton, de ses intentions et de son comportement sur les autres.
  • Être prêt-e à distribuer le livret Comprendre la violence faite aux femmes.
  • Accepter de reprendre la discussion ultérieurement s’il est impossible d’atteindre une conclusion raisonnable.

Q. De quelle manière les femmes usent-elle de violence?

R. Toute violence, envers qui que ce soit, est inacceptable et ne doit pas être tolérée, qu’elle soit le fait d’un homme ou d’une femme. Seule la violence utilisée pour se protéger soi-même ou protéger ses enfants ou ses animaux domestiques fait exception. En outre, le fait d’avoir un partenaire dominateur et violent crée un véritable traumatisme pour la ou les victimes. Les femmes violentées peuvent ainsi devenir agressives et se mettre en colère par réaction au traumatisme qu’elles subissent – ce qui est un signe avertisseur de violence (pour en savoir plus, consulter les documents sur les Signes avertisseurs permettant d’identifier et d’aider les femmes qui risquent de devenir victimes de violence).

Les rapports de recherche et les groupes de défense des droits des femmes reconnaissent en règle générale que l’utilisation de la violence par les femmes est motivée par de nombreuses circonstances, y compris (mais non exclusivement) :

  • La protection de soi-même et de ses proches, comme les enfants et les animaux domestiques (c’est la principale cause des actes de violence);
  • Une réaction violente aux mauvais traitements, au fait d’être dominée et surveillée (dans les cas où la femme est la victime de la violence);
  • Pendant la période de séparation ou la fuite, pour échapper à l’agresseur (peut aussi être une forme de légitime défense);
  • La violence comme moyen de contrôler et de dominer son partenaire (les études montrent que cette forme de violence représente environ 5 % des cas1,2,3).

Comment appuyer la discussion :

  • Montrer que la majorité des femmes qui ont recours à la violence à l’égard d’un partenaire sont elles-mêmes victimes d’actes de violence. Les rapports de la justice criminelle et les statistiques indiquant que les femmes sont aussi violentes que les hommes peuvent être trompeurs si l’on n’étudie pas les chiffres soigneusement.
  • Demander au groupe de parler de la dynamique du pouvoir, du contrôle et de l’autorité. Les femmes qui ont recours à la violence détiennent-elles généralement le pouvoir, le contrôle et l’autorité?
  • Revenir à l’idée que les femmes qui usent de violence envers leur partenaire sont le plus souvent victimes de violence elles-mêmes. Demander au groupe en quoi ce fait change leur perception ou leur opinion des femmes « auteures de violence ».
  • Inciter le groupe à en apprendre davantage. Demander à chacun et chacune de revenir avec d’autres idées préconçues ou statistiques, articles et rapports trompeurs sur les actes de violence commis par les femmes.

Surmonter les hésitations : intervenir dans les cas de violence faite aux femmes

 

Les leaders communautaires souhaiteront peut-être aborder certains des sujets de préoccupation mentionnés à la page suivante lors des réunions. Lorsque des membres de la collectivité soulèvent ces questions, profiter de l’occasion pour traiter l’ensemble des sujets et être prêts et prêtes à distribuer le livret, Comprendre la violence faite aux femmes.

Sujets de préoccupation
Vous pensez que cela ne vous regarde pas.

Facteurs dont il faut tenir compte
Il pourrait s’agir d’une question de vie ou de mort. La violence concerne tout le monde.


Sujets de préoccupation
Vous ne savez pas quoi dire.

Facteurs dont il faut tenir compte
Exprimer vos préoccupations et votre inquiétude est un bon début.


Sujets de préoccupation
Vous avez peur d’aggraver la situation.

Facteurs dont il faut tenir compte
Ne rien faire pourrait aggraver la situation.


Sujets de préoccupation
Ce n’est pas assez grave pour appeler la police.

Facteurs dont il faut tenir compte
La police est formée pour réagir et utiliser d’autres ressources.


Sujets de préoccupation
Vous avez peur qu’il se retourne contre vous et votre famille.

Facteurs dont il faut tenir compte
Parler avec elle lorsqu’elle est seule. Informer la police si vous recevez des menaces.


Sujets de préoccupation
Vous pensez qu’elle ne veut pas vraiment partir, parce qu’elle revient toujours.

Facteurs dont il faut tenir compte
Elle n’a peut-être pas le soutien ou les ressources nécessaires.


Sujets de préoccupation
Vous avez peur qu’elle se mette en colère contre vous.

Facteurs dont il faut tenir compte
C’est bien possible, mais elle saura que son sort vous tient à coeur.


Sujets de préoccupation
Vous avez peur qu’il se mette en colère contre vous.

Facteurs dont il faut tenir compte
C’est bien possible, mais ce sera une occasion de lui proposer votre aide.


Sujets de préoccupation
Vous considérez les deux partenaires comme vos amis.

Facteurs dont il faut tenir compte
Une de vos amies est victime de violence et vit dans la peur.


Sujets de préoccupation
Vous pensez que si elle voulait de l’aide, elle en demanderait.

Facteurs dont il faut tenir compte
Elle a peut-être trop peur et trop honte pour demander de l’aide.


Sujets de préoccupation
Vous pensez que s’il voulait mettre fin à sa violence il le ferait ou s’il voulait de l’aide, il en demanderait.

Facteurs dont il faut tenir compte
Il a peut-être trop honte pour demander de l’aide.
Il nie, minimise ou normalise la violence.


Sujets de préoccupation
Vous croyez que c’est une affaire privée.

Facteurs dont il faut tenir compte
Ce n’en est pas une lorsque quelqu’un est blessé.


 

Belknap et Melton, In Brief: Are Heterosexual Men Also Victims of Intimate Partner Abuse? Washington DC: Applied Research Forum, National Electronic Network on Violence Against Women, National Resource Center on Domestic Violence.
Miller et Meloy, « Women’s Use of Force », Violence Against Women, Volume 12, n° 1, janvier 2006, pp. 89-115.
Johnson et Leone, « The Differential Effects of Intimate Terrorism and Situational Couple Violence: Findings from the National Violence Against Women Survey ». Journal of Family Issues, 26(3), 2005, pp. 322-349.